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mercredi 17 août 2016

Bribes cherchent route

Bribes de phrases, amalgames de mots, images évanescentes. Après des mois tranquilles à passer au travers chaque journée, faible du matin au soir, à sommeiller beaucoup, à tenter des nuits pas trop entrecoupées, à récupérer l’énergie évaporée, j’émerge doucement. Je lis.

Des journaux, puis des romans, des nouvelles, de l’écriture poétique. Depuis une quinzaine, une bifurcation : revues de photographie, sans toucher à l’appareil; livre sur l’écriture de fiction, deux textes me font des clins d’œil que j’évite; des feuilles de musique s’installent au lutrin, les instruments demeurent presque silencieux. Un espace créatif serait-il en train de se remettre en place?

Une amie m’a gentiment dit que j’avais dû me tourner vers l’intérieur, étape nécessaire. J’avais si peu de capacité. Par moment, il fallait que deux ou trois préposés s’assistent pour me tourner un peu sur le côté dans le lit hospitalier. Et je les rappelais quelques heures plus tard pour un nouveau virement. Pourtant, cela ne me démoralisait pas. C’était là, comme ça, pour ce moment précis. Et l'on se remémorait cela, il y a quelques jours, en riant comme des malades.

Même si l’on ne connaît jamais l’issue de tels passages, l’on sait tout de même qu’il y en aura une, qu’elle soit à notre goût ou non. Nous sommes des êtres mortels.

Et voilà que j’émerge, pas neuve, modifiée, progressivement fonctionnelle. Toujours vivante. Toujours en traitement et en attente d’autres traitements. Mais vivante, à me demander ce qui m’importe pour aujourd’hui. À être à l’écoute des fragments d’imaginaires qui se pointent ici et là.

Et je lis à propos d’espaces de création. Ces quelques mots se dessinent à l’écran.

Aujourd'hui, les enfants recevront des bleuets cueillis par ma compagne et des tomates cerises de son jardin.




© Tous droits réservés, Colette Bazinet, 2016



jeudi 11 février 2016

Au-delà du néant présent

   À partir de l'instant où j'ai compris la pleine signification de l'entre-temps, j'ai réalisé qu'il s'agissait d'un néant présent. Rien de plus, rien de moins. Que lui manquait-il pour devenir un moment présent? En tout cas, ce n'était pas la présence. Présence au vide et du vide, présence à une soumission au sort, une résignation, cette étape du deuil qui n'a rien à voir avec l'acceptation, selon Elisabeth Kübler-Ross.
   Je frappais un mur. Un mur tranquille mais un mur tout de même. Celui qui m'empêche de voir au-delà du bout de mon nez, de rêver, de me projeter. Je me croyais sage, alors que j'étais passive. S'assoir et regarder l'herbe pousser a ses vertus. Cependant, si je m'aperçois que l'herbe sèche et que je ne l’arrose pas, où se trouve la sagesse, à quoi tient-elle?
   J'ai donc tenté de déplacer mon regard, d'y mettre davantage d'attention. Que se passait-il exactement, que pouvais-je changer? Une petite phrase m'est revenue : s'occuper du lendemain sans s'en préoccuper.
   J'ai réalisé mon immobilisme, ma paralysie. Non seulement je ne planifiais plus rien, mais je n'attendais plus rien, sauf des réponses, me disais-je, qui viendraient en temps et lieu. Je ne vivais plus, j'existais.
   Une autre vérité a par la suite émergé à fleur d'eau de ma conscience : celle que je répétais lorsque je croisais quelqu'un qui savait vivre ses derniers moments, qu’il s’agisse d’années, de mois ou de minutes. Parce que nous savons tous que nous allons mourir, même si nous vivons la plupart du temps dans le déni de cette réalité. La sentence : tant qu'on n'est pas mort, on est vivant!
   Je suis passée tranquillement à l'action, m'occupant à poser les gestes requis pour la préparation de l'été prochain, sans m'en préoccuper, advienne que pourra! L'été arrivera et rendue là, je m'adapterai.  Parce qu'il n'y a pas de moment présent sans lendemains.




© Tous droits réservés, Colette Bazinet, 2016 

dimanche 31 janvier 2016

L'entre-temps

On suggère fortement aux gens qui aspirent au bonheur de vivre le moment présent. Le seul qui existe, paraît-il. Aussi fugitif soit-il. Pourtant, ces derniers jours (oui oui, ceux d'hier et du passé déjà), alors que je croyais vivre le présent, je me suis vue en pause dans un désert. Comme lorsque je pousse le bouton pause pour mettre en suspens ce qui joue sur un appareil. Sans le foisonnement, le cycle plein, la période riche qui peuvent être sous-tendus. Celle qui arrive dans une sorte de cul-de-sac. Car le sahel, lui, a ses richesses. Il ne s'agit pas de ce désert-là.
J'étais arrêtée, immobile dans un temps blanc, un paysage blanc. Peut-être une étendue de neige? Il n'y faisait ni chaud ni froid. Un grand vide. Une panne dans le néant. Je ne ressentais rien, n'anticipais rien. Une plage calme, une lassitude résignée, un mode économie d'énergie. Pas même une attente. Ni moment présent, ni contre-temps. Un entre-temps.


© Colette Bazinet 2016

mercredi 8 juillet 2015

Ces morts que je croise


J'avais amarré L’Opium à Saint-Jean-Port-Joli et flânait sur le pont. Comme ça, du coin de l'oeil, furtivement, une silhouette marchant allègrement sur le quai fédéral attira mon attention. Lise ?
J'observai plus attentivement la femme, cheveux et foulard au vent, droite, à la fière allure, le pas dynamique. Malgré la distance, plusieurs centaines de pieds du bateau, c'était bien elle. Lise. Seul problème, elle est morte et enterrée.
Puis il y a cet homme que je ne cesse d'apercevoir ou de croiser. Sur les places de village, les chemins, dans les parcs ou les centres d'achats. Âgé, le dos un peu courbé, chapeau Tilley à large bord. Immobile, souvent, cherchant à déjouer son équilibre chancelant. Déambulant lentement, à petits pas. Il semble toujours chercher quelque chose. Par terre ou ailleurs. Mon coeur accélère à chaque fois. Mon père, avec sa fragilité vieillissante, un corps qui ne traduit plus l'assurance du discours. Lui aussi décédé. Trois mois après Lise, ma quasi-belle-soeur.
Prête à larguer les amarres
crédit photo Chantale Côté ©
Le dernier, je le frôle dans les foules. Rue Saint-Jean à Québec, entre autres. Par jours ensoleillés. En touriste ou joyeux luron. Ce barbu jovial avance à grands pas. Rattrape-t-il le temps à ses yeux perdu ? Je le vois avec vingt, trente ans de moins qu'à son décès, époque où je l'ai davantage fréquenté. Mon ami Pierre. Parti l'année passée. Je pense. Je me mêle dans les calendriers.
Comme tout un chacun, au fil du temps, je cumule les morts. Des proches, d'autres non. Des morts touchantes, des troublantes, des brutales, des lentes, des subites, des lointaines, des anciennes que j'apprends longtemps après les faits. Ces trois-là m'accompagnent fréquemment. Lise, la battante - était-ce pour répondre aux espoirs de tes enfants et de ton conjoint que tu as accepté les dernières chimios ? Mon père qui a à peine pu réaliser qu'il se mourrait. Pierre le colérique, furieux de ne pas avoir concrétisé tous ses rêves.                                                 
  J'ai cru devenir folle de les voir ainsi surgir inopinément, puis j'ai accepté. Leur présence demeure, incontournable.  Au  travers les évocateurs, je glisse un mot à mes morts, une pensée va vers eux — ou vient à moi. Voilà le sens de la résurrection chez les anciens Sémites. Jésus, qu'un cas parmi les autres. Les chrétiens l’ont monté en épingles. 
Ces morts qui nous accompagnent vivent tant que nous poursuivrons le dialogue avec eux.
Salut vous autres ! Je vous aime.



© Colette Bazinet, 2015


lundi 28 avril 2014

Au sud-ouest de Trois-Rivières



J’avais noté : les Westfalia ont recommencé à fleurir. Nous sommes sur la bonne voie. L’hiver ne nous l’a pas fait facile cette année : long, neigeux pluvieux sur la fin, et froid, et froid. Depuis un mois au moins nous attendons les signes inéluctables du printemps; ils manquent. Tant de pluie et de neige que les embâcles et débâcles ainsi que les niveaux des rivières et des autres, sont hautement surveillés. Nous empruntons la route de la rive nord, direction Montréal.
La première partie du trajet s’accomplit sans surprises. Neige sous les arbres, débit et volume impressionnants des cours d’eau franchis. D’importants amas de glaces échouées et empilées trônent sur les rivages. Nous passons Trois-Rivières. Enfin, des outardes. Plus loin, les oies sauvages. Escale vers le nord, bon augure.
Fin de semaine grise. Dimanche, après les funérailles à Pointe-aux-Trembles, dans un salon sis dans un cimetière moins connu, parce que moins catholique, nous entamons le retour. Le soleil se pointe. De part et d’autre du chemin, le lac Saint-Pierre et le fleuve s’étalent et traversent les terres. Les deux rubans de la 40 surnageant, des bosquets surgissent d’îles sous-marines. Les champs submergés abritent les milliers d’oies. D’autres innombrables dansent, droit devant, scintillants sous les rayons obliques du couchant. Définitivement, le printemps. Je ne sais si tu vois cela d’où tu es, si tu es. Un bien bel envol! Salut Pierre!



© Colette Bazinet, 2014

lundi 23 décembre 2013

Pierre, mon ami Pierre


Le verdict est tombé il y a quelques jours, le mardi 17 décembre 2013. Tu n’y a pas cru sur le moment, pas tout à fait, malgré ce que ton corps t’exprimait. Le rendez-vous téléphonique du lendemain avec l’oncologue, l’ultime espoir, le confirmait. L’année 2014 s’achèvera plus tôt pour toi. Année incomplète en ta compagnie pour les tiens et nous, tes amis. Selon la médecine, il te resterait de six à neuf mois à vivre, après huit années de luttes, d’espoirs, de difficiles traitements, de récidives. Mardi, Louise m’appelait, j’allais justement à Montréal. Vous m’avez accordé le privilège de partager avec vous ce mercredi sombre. Hasard, synchronicité?
Tu as vécu beaucoup de colère contre ce sort. Pour les derniers milles, tu désires réaliser quelques rêves. Tant que nous vivons, nous en avons; preuve que tu es bien vivant. Tu aspires à une qualité relationnelle avec tes proches et en particulier avec ta douce Loulou, comme tu le dis si tendrement. Je te souhaite la sérénité de savourer chaque bonheur qui passera, chaque présence, chaque moment. Que les heures difficiles n’empêchent pas de goûter les heures heureuses, car il y en aura, jusqu’à la fin. Je te souhaite d’apprendre à vivre avec ton terroriste, comme tu l’appelles, dans une cohabitation pacifique. J’ai entendu cela de quelqu’un longuement malade – toute sa vie à vrai dire. Plutôt que de lutter contre, il apprivoisait cet étranger en lui, choisissait la cohabitation pacifique. Cela lui valut d’être déclaré doyen de longévité par ses médecins. La science a épuisé ses ressources, il reste la vie. Et, peut-être, est-ce moi qui ne veux pas le croire, qui espère un de ces dénouements inattendus que l’on appelle un miracle?
Pierre, mon ami Pierre, voilà bientôt 35 ans que nous nous connaissons, l’année même où tu as rencontré Louise, amie de toujours. J’étais enceinte, tu étais tout en précautions et en attentions avec moi. Vous demeuriez à Québec où j’habite maintenant.
J’ai été émue et remuée par cet accueil dans votre intimité en ce mercredi soir, je ne l’oublierai pas. Il s’agit d’un témoignage d’amitié et de confiance qui me touche profondément. Je retournerai à Montréal dans les prochains mois, je te reverrai, je vous reverrai.
Alors Pierre, à la prochaine!


© Colette Bazinet. 2013

lundi 17 juin 2013

La mort et autres suites, lettre à une amie


Depuis notre rencontre, j’ai poursuivi intérieurement la conversation sur la mort et ses suites. Réaction à retardement, comme à l’accoutumée.

De la foi (confiance) et de l'espérance, héritages chrétiens il va sans dire, en ce qui a trait à la mort j’appliquerais la seconde. Je n'arrive pas à éprouver la confiance, la certitude qu'il existe un lendemain à cette existence, cependant je garde tout de même un mince espoir. Moi aussi j'espère compléter ultérieurement ce qui demeurera inachevé dans ce passage-ci, mais sans l'idée de réincarnation. Je m’explique cela plus comme un — ou des — changement de forme, comme on passe d'un stade cellulaire à celui de singe nu. Je souhaite qu'il y ait accessoirement une surprise après (ou plusieurs). Mais je ne vois pas d’intérêt à réapparaître sous allure humaine ou terrestre. L'univers est si vaste.

Pour ce qui est du moment du décès, les manifestations au-delà du lieu physique du corps ne me posent pas de problème, pas plus que la télépathie, expérimentée à l'occasion (pas aussi systématiquement que toi, mais quand même). Pour moi, les synchronismes entourant ce moment s’inscrivent comme des événements télépathiques ou des poltergeists, donc non pas comme des phénomènes de l’au-delà, mais de la vie débordant de l'enveloppe corporelle. D'ailleurs, plusieurs considèrent la médiumnité comme une forme de télépathie, avec des vivants.

La question du temps


J'essaie d'imaginer le temps autrement que linéaire. Difficile, sa conception demeure un héritage culturel fort. Les hypothèses circulaires ou en couches superposées me semblent intéressantes, surtout la seconde (les tunnels de verre). Et là, des portes s'entrouvrent, dont j’ignore le sens. Une sorte de possible 4e ou 5e dimension. Explorer, pressentir différemment. À la fin de la vingtaine, j’affirmais davantage. Par exemple, concevoir l'éternité; l'éternité comme un plongeon, une profondeur de l’instant présent. Je ne nie pas, je souris. Peut-être bien que oui, peut-être bien que non. 

J'ai beaucoup parlé de mon père depuis notre souper, de ces images récurrentes qui m'empêchent de dormir. Ce regard que je ne saisis pas. Un préposé le tourne sur le côté, il sort de son quasi-coma et s'agrippe avec une fermeté qui me surprend à la ridelle, lui, alité pendant des heures sans le moindre mouvement. Pour se protéger du danger, celui de heurter son visage blessé? Cette force soudainement déployée. Les yeux grands ouverts, il me fixe. Je suis assise face à lui. Que me dit-il? Exprime-t-il quelque chose? Ses yeux bleus ne sont pas vides mais silencieux. Il me regarde, est-ce seulement et tout cela? Est-il heureux, désirerait-il une autre présence, celle de ma mère? Cela le laisse-t-il indifférent là où il est rendu?

Lors de l’agonie de ma grand-mère paternelle, quelque chose de semblable s’était produit. Sans son dentier, je ne comprenais pas ce qu'elle tentait désespérément de formuler. Après sa chute, à lui non plus on n'a pas remis le dentier. La faiblesse s'ajoutant, on ne l'a plus compris, puis il s'est tu. Ne restaient que ces quelques battements de paupières. L'angoisse de ne pas saisir ses ultimes paroles, qu'il n'ait pu les communiquer.

La situation m'en rappelle une autre. Ma mère me donnant le choix d'une bague, elle offrait la seconde à sa bru enceinte de leur premier petit-fils. Ma mère, tellement comblée par la venue de ce second petit-enfant, trente ans après le premier (en fait une petite-fille). Elle n'en espérait plus. Elle envisageait même de joindre le coffret de ses alliances — oubliant la réalité des couples d'aujourd'hui. J'ai croisé le regard de mon père. Muets, nous ne prononcions mot. Je l'ai pris, tout autre scénario me paraissant intolérable. Cette expression, était-ce la même? Inquiète, déroutée, impuissante, angoissée devant l'incontrôlable, l'aléatoire. Une demande insonore. Cette fois-là, j'avais compris, j’imagine. Dans le fond, je ne fais possiblement que projeter mes propres interprétations.  

Je percevais deux choses, l’autorité avec laquelle il se tenait, et une sorte de résignation. Je vivrai sans réponse. Je pensais la détenir hier soir, associant ces deux regards, et elle m’a échappée et n'en suis plus certaine aujourd'hui.

 Le trépas

J'ai trouvé extrêmement angoissant la proximité de la mort (bref, depuis le diagnostic) — et cette incertitude que nous partagions quant à l'après. Je revois un haussement d'épaules. Je m'acharnais à lui lire un texte qui — je supposais — l'aiderait, m'aiderait. Un extrait du credo de l'Église unie qui commence ainsi : Nous ne sommes pas seuls... et le monde s'y crée et continue de se créer et nous sommes parties prenantes de ce processus. Un autre geste ininterprétable : il jugeait cela insignifiant, il aspirait ne plus en parler, il souhaitait que je change de disque? Ou encore un « je verrai rendu là, je ne puis plus rien maintenant ».

La veille de sa mort, j’ai sommeillé à ses côtés. Il respirait calmement, régulièrement. Je savais qu'il ne mourrait pas pendant la nuit. Un préposé, un Noir bâti comme une armoire à glace, est passé pendant son sommeil. Assurer le confort du mourant, inspecter sa couche (réalité des derniers milles), le tourner délicatement vers moi. Ce footballeur y allait avec tant de douceur et d’attention. Il baissa même le lit pour qu'il soit à la hauteur du mien. J'ai été touchée. Au matin, le médecin s’arrête. Je lui demande comment reconnaître la fin. il m’annonce que mon père résiste, qu'ils ne s'attendaient pas à ce qu'il survive à la fin de semaine. Pourtant, il respire si paisiblement, il n'a rien d'un homme en lutte. Dans la matinée, je transmets à papa que maman aimerait l’accompagner quand il partira. Je ne doute pas qu'il m'entende, mais j’ai la certitude de ne rien lui apprendre. Ma mère et Denis arrivent. Nous revenons de dîner. Alors que nous discutons d'histoire et de cinéma, de Spielberg et de La Liste de Schindler, vers 13 h 44, papa expire sans que l'inspiration reprenne immédiatement. Je fais asseoir maman au plus près de lui. Cela se produit quelques fois. Je vérifie auprès de l'infirmière, elle confirme. On ignore combien de temps cela durera. Je vis une extrême tension, suspendue à chaque expiration dans l'attente de l’inspiration suivante. Un léger râle, si léger. Le dernier soupir. Mes épaules se libèrent d’un poids incommensurable. L'anxiété disparaît spontanément, à mon grand étonnement. À l’horloge, 13 h 47, 49 ou 52, un flou.

Je présumais ce soulagement lié à l’épilogue de l'attente. Cela est certainement partiellement vrai. S’agit-il à nouveau d’une simple projection? Toutefois une image m'est venue hier soir. Quand mon père a lâché prise, il a quitté prestement. Aucune présence ressentie après son dernier souffle. Il n'était plus là, vraiment plus là. Ni au plafond, ni ailleurs. La voici : Ça y est, j'y vais! et il s’est envolé, devenu tout léger, abandonnant l'angoisse, la carcasse et tout ce qui s’y accroche. J'ai senti quelque chose qui ressemble à un envol, un peu comme lorsque l’on s’amuse à se balancer à plusieurs pour en larguer un qui s'élève et va plus loin. Dans le même élan. Je ne sais comment les autres l'ont éprouvé, je leur demanderai un jour.

J'aurai accompagné mon père.


©Colette Bazinet, 2013

dimanche 27 janvier 2013

Sans paroles mais non sans mots

Me voilà rendue en un lieu de silence. Quoiqu'il y a un parloir, dont j'userai sans doute. Mais Skype j'éviterai. Ne pas parler avec la maison, les amies, les proches. Tentée d'être avec moi-même, sans plus. Tentée de faire le point avec les morts de 2012, mon père en particulier. Il ne voulait pas mourir. Je ne voulais pas qu'il meure. Mais voilà, nos volontés n'y peuvent pas grand-chose. Ce vide qui rend absurde le passage ici-bas.
Je lis Camus de ce temps-ci, Le premier homme, oeuvre inachevée qu'il avait avec lui lors de l'accident fatal. Il y est tant question de l'intensité de la vie, cela me ramène et me fait du bien. Et une oeuvre en devenir, à toujours inachevée, et cet accès impudique à sa démarche. C'est une sorte de privilège, d'héritage. Une réflexion qu'il permet de poursuivre.
J'apporte du matériel pour écrire. Pas tellement en création comme en réflexion. Des mots commencés lors du cancer que j'ai eu, cahier qui est devenu un cahier de morts. Je n'ai pas eu le temps de m'occuper d'eux tous, surtout les derniers. Des morts que je n'ai pas pris le temps de coucher en mots. Je leur ferai une place dans mon cahier.
Ce sera trop court, je le sais. Ce sera cela. La vie est un acte inachevé, toujours. À moins que ce ne soit la mort.
Je serai sans paroles, dans le silence, mais non sans mots.

Pour quelques jours, j'entre au Monastère.

samedi 22 décembre 2012

Qu'en dirait Maya?

Le 14 décembre, lorsque je pris les nouvelles sur le web, l'image de ces enfants terrorisés sortants de leur petite — si petite —, école me frappa de plein fouet. Seule dans la maison, je m'exclamai : « Pas encore ! » les yeux remplis de larmes. Que cesse l'innommable ! Et je fus aussitôt accablée par cette autre pensée : celle des enfants qui meurent quotidiennement, en Syrie ou ailleurs. Cette école ressemblait trop à celle de nos enfants, le climat, le paysage, les vêtements. Les autres pouvaient être oubliés.
Et après ?
Il y a les tragédies, puis le voyeurisme. Que cesse la mitraille médiatique de ces drames ! Non qu'il ne faille savoir. Mais il y a une telle indécence à faire la Une internationale avec ces événements. Une telle indécence à s'étendre sur ces tragédies. Être témoins, informés, oui. Toutefois, en voyant la nouvelle, tous savaient qu'il y en aurait pour des jours. On a même affecté un policier par famille afin de les protéger de l'invasion... des médias. Et ces médias servent la population, nous ? Tous voyeurs. J'aurais aimé que ces policiers puissent prévenir l'acte.
Lâchement peut-être, j'aurais aussi aimé ne pas l'apprendre ainsi. Pas si brutalement, ou plus tard. Y être préparée, l'avoir entendu par quelqu'un ou sur les ondes avant de voir ces regards d'enfants. Et ceux qui l'ont vécu eux ? Ils n'ont pas eu le temps de rien apprendre, plongés dans la tragédie. Mais cela, c'est une autre histoire.
Puis il faut comprendre les causes, ou la cause. Les armes appartenaient à la mère, assassinée elle aussi.

Une Américaine comme les autres.

Bien sûr, c'est la faute à la mère, encore. Une vieille, très vieille histoire. Elle aimait ses armes et ses enfants, sans doute. Ou le contraire. Elle avait enseigné les armes à son fils, un enfant timide, introverti, semble-t-il. Dans un pays ou la possession d'armes à feu est un droit constitutionnel, elle remplissait son devoir maternel, enseigner à son fils le devenir citoyen. Une mère comme les autres. La psychologie suggère si souvent de trouver des activités valorisantes, d'aider les mâles de l'espèce à prendre assurance selon des modèles de genre. Dans ce cas, ce fut au-delà de toute espérance. Et comme il est parfois difficile pour un fils de couper le cordon, le meurtre de la mère demeure une issue. La symbolique ne lui suffisait pas. La mère assassinée, assassine à ses yeux de son « je » incertain. Le meurtre des enfants dont elle s'occupait va dans ce sens, il lui fallait effacer toutes traces de survivance de sa mère. Des enfants qu'elle aimait trop, peut-être. Une mère qui a aimé de tout son coeur-courage. Celui des femmes.

Avez-vous noté le courage de toutes ces femmes, directrice, psychologue, enseignantes qui ont tenté d'arrêter, de tromper le tireur? Elles ont sacrifié leur vie pour sauver des enfants, des enfants qui n'étaient pas les leurs. Dans ce pays l'on reconnaît le bruit des balles. Je me rappelle d'une autre tuerie — au déroulement différent, il est vrai —, où bien des hommes sont restés traumatisés de leur inaction, la peur ayant été plus forte. Je n'aurais peut-être pas mieux fait qu'eux.

Je salue le courage de ces femmes.

Je déraille. Ne suis pas experte et ne prétends pas expliquer. Je cherche comme tant d'autres une piste de compréhension, s'il peut en exister une. On invoquera la folie, cela est certain, mais toute folie s'inscrit dans une société, ses valeurs. Toute folie meurtrière est expression — explosion — des tensions sociales internes d'une culture.

Maya

Un cycle du calendrier maya s'est achevé hier. C'est peut-être pour cela que j'aborde ces questions maintenant, en dehors de leur immédiate actualité. Selon les Mayas, un cycle serait terminé, un nouveau, un meilleur commencerait. La petite ville s'appelait Newtown. Puissent les allégations mayas se confirmer.


lundi 3 septembre 2012

Texte tendre à propos de la mort


29 août 2012 : rentrée scolaire en maternelle 4 ans. Cédrik a eu un bien gros été.

Fin mai, la tante Lise décède. Elle fut exposée, du moins ce qui restait de son être tangible. Premier contact de l'enfant avec un corps, un corps connu. Il n’avait encore que trois ans. Il ne l’avait pourtant pas vu souvent, trois jours de l’An tout au plus. Mémorables : « C’est là qu’en ouvrant la porte il y avait plein de monde? » Et Lise parmi tous ces gens, l’hôtesse, il savait de qui il s’agissait. Arrivé au cercueil, il stoppa net, stupéfait. Au cours de la soirée, il revint souvent. Quand le cousin Antoine, six ans, arriva, il le prit par la main pour lui faire voir. À la fin de la soirée, dans mes bras, je discutais avec mon oncle, le veuf, et mes cousines. Je faisais dos au cercueil, lui regardait par-dessus mon épaule. : « Je comprends : c’est une statue! » Comment expliquer la mort aux enfants? « Oui, c’est comme cela avant de devenir une étoile, tu la préfères comme cela n’est-ce pas? » en me dirigeant vers les chevalets où des montages de photos montrait Lise souriante, vivante. Il acquiesça.

Fin juillet, à la suite d'une leucémie fulgurante, mon père - arrière-grand-père de Cédrik - décède à son tour. Figure bien plus présente cette fois. Le petit avait eu ses quatre ans entre temps. Mon père ne voulait pas être exposé. Sa mère lui avait expliqué que cette fois, c’était allé trop vite, qu’il était déjà une étoile. J’ai rassuré mon petit-fils, lui disant qu’il n’y aurait qu’une photo, pas besoin d’expliquer l’urne quand même. Quoique son fameux cousin s'en chargea, expliquant que leur grand-papa était rapetissé dans celle-ci. Cédrik n'adhéra pas du tout à cette thèse.

Je le pris dans mes bras afin de m’approcher de l'urne, il était craintif. En voyant les fleurs, il s’exclama : « J’aime les rouges! »

À son retour, il décréta que son grand-père était la lune. L'urne métamorphosée en lune, le génie des enfants. Surtout, il lui fallait une représentation aisément repérable.

Le 29 août au soir, après sa première journée d’école, à l’heure du bain, il parlait à sa mère.

-       Grand-papa Bazinet est venu me faire coucou!
-       Ah oui, comment cela?
-       La lune est venue proche deux fois. C’était grand-papa avec sa montre qui brille!

C'est qu'elle était grosse la lune ce soir-là, à son lever. Quasi pleine, particulière ce mois-ci, bleue disait-on. Immense et dodue en émergeant entre deux nuages.

Mon père faisait de la grande séduction avec sa montre, il faisait écouter les tictac aux enfants.

Cédrik profita des soirées suivantes pour présenter son arrière-grand-père à qui passait chez lui.

samedi 16 juin 2012

parce que la vie doit continuer

Y arriverai-je ? Un nouveau texte est-il une façon d'effacer le précédent ? Mon père est au premier plan, je lui ai d'abord écrit. Écrire encore n'efface rien, je dois m'en convaincre. Oui, ce texte deviendra le plus récent, pour un temps, jusqu'au suivant. Le précédent devenu second restera le premier en moi. C'est en voyage que je l'ai appris. Leucémie myéloïde aiguë, ça ne pardonne pas. La vie ne pardonne pas, pas d'absolution. Même la planète a une fin. Conjurer la mort. C'est l'anniversaire des enfants cette semaine, et la mienne.

Pour ma fête cette année, j'irai le voir, j'irai les voir, maman et lui.