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vendredi 11 décembre 2015

Ne pas rester dans l'attente

Écrire est un acte long. Pour moi, du moins. Par ailleurs, cette patience nourrit. Écriture, rêverie, lecture, cogitation, écriture, recherche, documentation, rencontres. Relecture, réécriture. Un processus lent et plein de charme dont je ne me lasse pas. La plupart du temps. À certains moments, il m'arrive de devenir incapable d’entrevoir le texte; je le fuis, je fugue, je dérape alors de maintes façons afin d'y échapper. Comme dans tout métier, il a ses heures moins lumineuses, voire sombres. N'empêche, il faut bien prendre congé aussi à l'occasion. Alors voilà, j'ai transmis un texte à quelques maisons d’édition : permission m’est accordée pour un répit. Mais.

Cela prendra des mois avant de recevoir une réponse, pour ceux qui en donnent une (oserai-je « qui daigne en donner une »?). D'autres mois et peut-être même des années avant qu'il soit publié, s’il est accepté quelque part, des éditeurs affichant des calendriers de production remplis pour les trois prochaines années. Peut-être ont-ils de la place et veulent-ils simplement ralentir les ardeurs des écrivantes et écrivants? Mission accomplie, je m’octroie une pause d'écriture. Après une quinzaine, voilà qu'un malaise s'insinue dans mon quotidien. Ce n'est pas que la dépression saisonnière ou le couvert nuageux qui ne nous lâche pas, ou le manque de lumière dû à l'absence de neige et la proximité du solstice. Il s'agit de cette sorte de marasme qui vous envahit lorsque vous perdez pied et confiance, que plus rien ne semble aller alors qu'aucun signal ne va pourtant en ce sens. Une atonie envahissante : la résultante de l'attente. Fin de trêve, il ne reste qu'une inertie malveillante. Avant que la sclérose ne s’établisse entière et complète - je la vois venir, elle m'est familière-, je dois agir.

Je sors un projet en cours et l'affiche à l'écran. Ne plus penser à l'autre, avancer. Seule médecine.



© Colette Bazinet 2015

dimanche 19 janvier 2014

Je rentre à la maison




Les yeux dans les yeux
sans artifice
sans tchin tchin !
sans cloisons de verres qui nous séparent

les yeux dans les yeux
on se touche
une poignée de main
des poignées de main
chaleureuses

Des valeurs partagées
un meeting

Je reviens chez moi




© Colette Bazinet, 2014


samedi 22 décembre 2012

Qu'en dirait Maya?

Le 14 décembre, lorsque je pris les nouvelles sur le web, l'image de ces enfants terrorisés sortants de leur petite — si petite —, école me frappa de plein fouet. Seule dans la maison, je m'exclamai : « Pas encore ! » les yeux remplis de larmes. Que cesse l'innommable ! Et je fus aussitôt accablée par cette autre pensée : celle des enfants qui meurent quotidiennement, en Syrie ou ailleurs. Cette école ressemblait trop à celle de nos enfants, le climat, le paysage, les vêtements. Les autres pouvaient être oubliés.
Et après ?
Il y a les tragédies, puis le voyeurisme. Que cesse la mitraille médiatique de ces drames ! Non qu'il ne faille savoir. Mais il y a une telle indécence à faire la Une internationale avec ces événements. Une telle indécence à s'étendre sur ces tragédies. Être témoins, informés, oui. Toutefois, en voyant la nouvelle, tous savaient qu'il y en aurait pour des jours. On a même affecté un policier par famille afin de les protéger de l'invasion... des médias. Et ces médias servent la population, nous ? Tous voyeurs. J'aurais aimé que ces policiers puissent prévenir l'acte.
Lâchement peut-être, j'aurais aussi aimé ne pas l'apprendre ainsi. Pas si brutalement, ou plus tard. Y être préparée, l'avoir entendu par quelqu'un ou sur les ondes avant de voir ces regards d'enfants. Et ceux qui l'ont vécu eux ? Ils n'ont pas eu le temps de rien apprendre, plongés dans la tragédie. Mais cela, c'est une autre histoire.
Puis il faut comprendre les causes, ou la cause. Les armes appartenaient à la mère, assassinée elle aussi.

Une Américaine comme les autres.

Bien sûr, c'est la faute à la mère, encore. Une vieille, très vieille histoire. Elle aimait ses armes et ses enfants, sans doute. Ou le contraire. Elle avait enseigné les armes à son fils, un enfant timide, introverti, semble-t-il. Dans un pays ou la possession d'armes à feu est un droit constitutionnel, elle remplissait son devoir maternel, enseigner à son fils le devenir citoyen. Une mère comme les autres. La psychologie suggère si souvent de trouver des activités valorisantes, d'aider les mâles de l'espèce à prendre assurance selon des modèles de genre. Dans ce cas, ce fut au-delà de toute espérance. Et comme il est parfois difficile pour un fils de couper le cordon, le meurtre de la mère demeure une issue. La symbolique ne lui suffisait pas. La mère assassinée, assassine à ses yeux de son « je » incertain. Le meurtre des enfants dont elle s'occupait va dans ce sens, il lui fallait effacer toutes traces de survivance de sa mère. Des enfants qu'elle aimait trop, peut-être. Une mère qui a aimé de tout son coeur-courage. Celui des femmes.

Avez-vous noté le courage de toutes ces femmes, directrice, psychologue, enseignantes qui ont tenté d'arrêter, de tromper le tireur? Elles ont sacrifié leur vie pour sauver des enfants, des enfants qui n'étaient pas les leurs. Dans ce pays l'on reconnaît le bruit des balles. Je me rappelle d'une autre tuerie — au déroulement différent, il est vrai —, où bien des hommes sont restés traumatisés de leur inaction, la peur ayant été plus forte. Je n'aurais peut-être pas mieux fait qu'eux.

Je salue le courage de ces femmes.

Je déraille. Ne suis pas experte et ne prétends pas expliquer. Je cherche comme tant d'autres une piste de compréhension, s'il peut en exister une. On invoquera la folie, cela est certain, mais toute folie s'inscrit dans une société, ses valeurs. Toute folie meurtrière est expression — explosion — des tensions sociales internes d'une culture.

Maya

Un cycle du calendrier maya s'est achevé hier. C'est peut-être pour cela que j'aborde ces questions maintenant, en dehors de leur immédiate actualité. Selon les Mayas, un cycle serait terminé, un nouveau, un meilleur commencerait. La petite ville s'appelait Newtown. Puissent les allégations mayas se confirmer.


jeudi 29 décembre 2011

Disparition d'emploi / disparition de soi


La fin d’emploi lègue d’abord l’inquiétude alimentaire, un des fondements de l’organisation du travail. Sans job, on ne vit plus, on ne rêve plus, on renonce à tout. L’avenir est clos. Nommons deux autres mécanismes de ladite organisation du travail : l’un oppose boulot à lâcheté; l’autre pose l’équation réalisations professionnelle et personnelle.
Dans le cas du gagne-pain/courage, le vrai homme, le vaillant, celui qui a du cœur au ventre, le responsable, est travaillant. Gare à celui qui ose s’y soustraire, il tombe dans l’opprobre. Lorsque la main-d’œuvre des femmes a été requise, le même concept s’est appliqué. La vraie femme est travaillante ou elle n’est pas. Il s’agit d’un dispositif à caractère social : il repose sur le regard d’autrui et de la collectivité. Ces derniers approuvent ou rejettent hors de la communauté l’individu selon sa conformité aux attentes de travail.
Toutefois, le morcellement et le désagrégement social – eux-mêmes conséquences de l’industrialisation et des impératifs économiques qui utilisent et déplacent la main-d’œuvre en fonction de leurs finalités propres - ont réduit l’impact de l’exclusion communautaire. L’individu, maintenant isolé et relégué à ses seules ressources, un second discours se développe : celui de la réalisation professionnelle. Cette dernière supplante alors la réalisation de soi, la néantisant
Un leurre. Le processus de déplacement du centre d’accomplissement hors du soi a pour effet d’annihiler toute sa prétention à l’existence. Une perte d’estime de soi s’en suit inextricablement.
J’utilise le concept de soi, plutôt que du je ou de l’ego, parce qu’il couvre plus large, plus englobant. Je reprends le soi de l’estime de soi, qui peut même être saisi dans une dimension bouddhiste.
Toujours est-il que l’identité ainsi définie en vient à se confondre à la profession. Je me réalise professionnellement, donc personnellement, donc, je suis. Tant qu’un semblant de réalité professionnelle subsiste, une certaine figure de soi survit. Si la première en vient à disparaître, le soi sombre avec elle. S’en suit un siphon aspirant vers le bas toute velléité d’existence jugée futile par un système qui dispose comme bien lui semble et sans distinction, des ressources humaines, matérielles et financières, apposées les unes aux autres comme équivalentes.
Ces deux piliers de l’emploi alimentaire – l’inquiétude alimentaire, pas de survie physique sans emploi, ainsi que la réalisation de soi maintenant confinée à la réalisation professionnelle – enchaînent l’individu. La menace d’extinction pèse sur ce qui reste de lui. Comment quitter ce qui nourrit, abrite, définit?

Ce jour pourtant arrive. Retrait, cessation de l’emploi alimentaire. Exit l’animal social, l’être signifiant. Que reste-t-il alors de soi? Une particule négligeable s’enfonçant vers le néant.
Surprise, de cet abîme, ironiquement, une résurgence au lointain ricanement finira tout de même par émerger. Pas tuable, le soi!

Sur ce, 2011 achève. Vive 2012!